Elles se reconnaîtront

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J’étais intimidée, tu sais. C’est excitant mais ça fait un peu peur l’inconnu et les inconnus. Oui, bien sûr, je l’ai choisie cette vie de nomade mais n’empêche, parfois c’est un peu difficile.

Je me suis forcée pour y aller. J’ai fait attention à ma tenue, comme lorsqu’on rentre dans une nouvelle école : être bien habillée mais pas trop, suffisamment pour que mon statut de nouvelle ne soit pas trop évident.

Je n’avais pas trop envie de te rencontrer toi et tous les autres mais n’y vois rien de personnel, j’avais juste envie de me refermer dans ma coquille autour de ma famille parce recommencer, ça demande beaucoup d’énergie et que parfois, on en manque un peu d’énergie quand on a déjà été bombardés de nouveautés et d’imprévus. Mais, tu me connais maintenant, je suis très rationnelle alors attendre, pourquoi ? L’intégration et le cercle social sont une nécessité pour que l’équilibre, fragile, soit atteint alors autant s’y mettre tout de suite.

J’ai inspiré un grand coup, vissé un sourire sur mes lèvres et pris l’allure de celle qui assume. Je sais très bien faire semblant de ça, paraît-il et puis c’est moins inquiétant pour les autres les certitudes. J’ai un peu raconté ma vie, arrondi les angles et sorti quelques plaisanteries légères. Toi, tu m’as accueillie d’un sourire, écoutée gentiment, posé les questions d’usage sur les enfants et le mari. On a toutes les deux joué le rôle codifié de la comédie sociale et puis nous sommes passées chacune à un autre interlocuteur. Certains ne m’ont prêté qu’une attention polie. Ce n’est pas grave, c’est la loi du genre et on n’a pas les bras assez grands, ni parfois l’envie, pour accueillir tout le monde, moi la première. J’ai ri avec toi et avec d’autres, vous avez parlé de vos prochaines rencontres et je me suis tue puisque, par définition, j’en étais exclue. Et puis l’une d’entre vous m’a invitée en me demandant si j’étais disponible ce jour-là. Mon agenda était quasi-vide, à part peut-être un rendez-vous follement excitant avec un électricien ou un plombier, alors j’ai fait semblant de réfléchir et évidemment j’ai dit oui. On m’a expliqué où se trouvait le lieu, qu’on pouvait même passer me prendre mais j’ai dit que je me débrouillerais sans problème, toute seule même si ce n’était pas tout à fait vrai, pour ne pas ajouter au handicap de la nouveauté l’incapacité. J’ai fini par dire au revoir et suis repartie, un peu plus confiante d’avoir rencontré des visages ouverts.

Peu à peu, mon téléphone s’est mis à sonner et à vibrer un peu plus souvent, au rythme de tes appels ou de tes messages et de ceux des autres aussi. Doucement, tranquillement, tu t’es mise à faire partie de ma petite vie, celle de tous les jours dans laquelle il n’y a pas grand-chose à raconter mais suffisamment à partager. On a parlé beaucoup, beaucoup parce qu’on n’a pas forcément assez de temps. On s’est construit des projets petits ou grands à mener ensemble. Tu t’es marrée à mes blagues et j’ai rigolé aux tiennes, je t’ai écoutée et tu m’as offert ton oreille. Avec délicatesse, tu m’as aidée lorsque j’en avais besoin, même si j’étais parfois trop fière pour te demander. Moi aussi, j’ai essayé de te rendre service à la hauteur de mes moyens même si je ne suis pas toujours très douée. Nos conjoints, nos enfants eux aussi ont pris part à notre relation.

Doucement, tranquillement, grâce à toi et à d’autres, généreux dans leur attitude, notre cercle social ne s’est pas élargi, non, il s’est enrichi de ces personnes qui entrouvrent leur porte pour nous laisser y entrer tout comme nous leur ouvrons la nôtre. L’expatriation a ceci de beau qu’elle génère son lot de rencontres anodines ou primordiales dont l’importance n’est absolument pas proportionnelle au temps passé ensemble.

Alors ma chère amie, au singulier comme au pluriel, toi qui m’as accueillie, ici ou ailleurs, hier ou aujourd’hui, j’espère que tu te reconnaîtras dans ces mots et surtout, je te remercie d’être là, au passé comme au présent en attendant le futur.

Cet article a 14 commentaires

  1. Mince… Elle parle pas de moi… Nous on a communiqué par mail au départ.. Damned, je savais que j’avais raté notre départ !

    1. Mais si la suite a fonctionné, c’est tout comme non ? 😉 J’ai droit à la licence poétique pour garder un peu de privé dans ma vie 🙂

  2. Très joli texte ma belle

  3. Ça remue les tripes… à tout bientôt…

    1. Merci ! 🙂

  4. C’est tendre….! bravo Sylvie pour tes mots, celles qui se sont reconnues ont dû être émues.

    1. Je l’espère. Elles sont importantes dans ma vie et c’est une façon de les remercier. C’est tellement plus simple l’écrit que l’oral 🙂

  5. Très touchant Sylvie! C’est du vécu pour moi il y a deux ans et demi.. au début je pensais que je n’allais pas avoir l’énergie … quitter les amies du pays « d’avant » avait été dur. Refaire des liens au début dans le nouveau pays je me suis dit que ça allait prendre beaucoup de temps… et finalement c’est incroyable comment tout d’un coup je me suis sentie entourée! Aujourd’hui entre amies, connaissances, personnes sympa que je croise de temps en temps…. je ne me sens pas seule…
    Toi en revanche je t’ai sauté dessus pour reprendre le site!!! J’espère que je ne t’ais pas trop fait peur au début !! « Queucequelemeuveutcellela! En tout cas c’était ton destin Merci à toi de m’avoir fait confiance et des moults enseignements à moi et à ma famille !

    1. Rassure-toi, je sais aussi dire non quand je n’ai pas envie 😉

  6. J ai beaucoup aime ce texte , tres chaleureux . Ca m a rapelle des souvenirs , quand je suis arrivee en 1970 , j evitais plutot les expat , qui avaient un autre niveau de vie , ca me donnait le cafard . Donc je me suis integree dans le milieu grec , surtout grace a mon travail , des avril 1972 .
    Continue a ecrire des textes personnels , je les prefere …

    1. Merci Brigitte. Tu sais, tes souvenirs sont précieux, continue de les partager avec nous !

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