Le maillot de bain rose

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2017_06_01_StreetArt_Psiri_femmeJe suis d’un joli rose vif, un deux-pièces de forme assez classique, échancré juste ce qu’il faut pour que ses fesses soient mises en valeur, sans risque de dérapage intempestif. Mon soutien-gorge n’a de soutien que le nom car sa jeune poitrine, dont la fermeté rend nostalgique les vieilles rombières, n’a besoin de moi que pour l’esthétique et la pudeur. Aujourd’hui, je suis son meilleur ami sur la plage mais il m’a fallu de la persévérance pour arriver jusque là.

Je n’ai que peu de souvenirs de ma naissance. D’après l’étiquette dont je suis paré, il semblerait que ce soit de petites mains asiatiques qui ont découpé puis cousu mes formes. J’ai été choisi, avec nombre de mes collègues, pour m’afficher dans ce magasin. Les vendeuses m’ont brutalement installé sur un cintre pourtant l’étiquette dit aussi que je suis fragile. J’espérais que je trouverais une élue le plus vite possible. Quand je l’ai vue, je me suis rembourré la mousse, je me suis lissé la lanière et j’ai montré le plus beau de moi-même en priant tous les saints du synthétique qu’elle me choississe. Cela n’a pas été facile d’arriver jusque là. Il a fallu vaincre la concurrence, d’abord celle de ce maillot blanc à paillettes qui brillait de mille feux sous les lumières artificielles. Elle nous a tous les deux emmenés dans la cabine mais en ce joli mois d’avril, l’éclairage lugubre et son propre teint de lavabo l’avait fait renoncer au tissu scintillant. Il y a eu aussi un autre prétendant, parme celui-là, dont la culotte s’ornait de lanières sur les hanches. Elle a eu beau faire, rentrer le ventre comme échanger de taille, la volupté de ses courbes ne parvint à s’exprimer qu’en bourrelets sciés par les liens. Elle ressemblait à un saucisson emprisonné par les tentacules d’un poulpe mort. Mes deux concurrents mis hors-jeu, j’ai brillamment passé tous les obstacles. Avec moi, elle ne vit plus que sa taille fine et la rondeur de ses épaules et elle en oublia même la cellulite dont elle s’imaginait qu’elle lui défigurait les cuisses. Je suis revenu triomphant dans mon sac plastique, espérant l’arrivée du soleil le plus rapidement possible. J’ai passé plusieurs semaines dans un tiroir obscur à côté d’un congénère bleu acariâtre. Il était un peu délavé, un peu trop mou de l’élastique pour pouvoir prétendre à un nouvel été. Son avenir et le mien étaient tout tracés : je le remplacerais très vite dans le coeur et sur le corps de la belle.

Enfin, le jour radieux est venu, j’ai laissé le grincheux se morfondre dans le tiroir. Le soleil brillait haut dans le ciel. Elle a ajusté mes lanières autour de son cou, vérifié qu’aucune pilosité disgracieuse ne s’était invitée sur ses jambes encore pâles de l’hiver. Dans son sac, elle a mis une serviette et un tube de crème solaire avant de rejoindre, avec le bus, cette petite plage toute simple où l’attendaient quelques amies. Il ne faisait pas encore très chaud. Installée sur le sable, elle a noué ses cheveux noirs pour ne pas les mouiller, révélant une nuque gracieuse. Elle est entrée dans l’eau, doucement parce qu’elle était encore froide, le corps tendu, saisie qu’elle était par la température de la mer. Sur le bleu aquatique, mon rose vif tranchait et je sentais bien sur nous les regards des autres baigneurs et des clients de la taverne toute proche, surtout les hommes d’ailleurs. Elle, elle s’en fichait, toute au premier bain de l’année. Elle a continué à avancer, l’eau aux genoux, à la taille puis aux épaules, j’ai alors disparu dans l’eau. Plus de maillot de bain rose visible. Elle est redevenue une nageuse anonyme, jeune naïade au milieu des matrones bedonnantes, des enfants et des vieux aux cheveux blancs. Elle a fait quelques brasses puis est revenue plus près du bord pour deviser avec ses amies. Je me suis fondu dans la mosaïque colorée de leurs maillots de bain à elles.

Sur la plage, j’ai aperçu un bellâtre qui paradait, pour elle peut-être ? Sculptural, tel Heracles parti combattre l’hydre de Lerne, l’homme avançait, les pectoraux triomphants, d’un pas fier. La quantité de tissu de bain qui le recouvrait se limitant à la portion congrue, il était assez aisé d’évaluer la marchandise dont il était anatomiquement pourvu.  Rien d’exceptionnel pensai-je car, fort de mon expérience dans les cabines d’essayage, j’étais devenu expert en mensurations. Il a poursuivi son chemin, suivi par le regard un peu admiratif des dames qui sirotaient leur ouzo en terrasse. Il a atteint la douche en plein air quelques dizaines de mètres plus loin où, l’air détaché, il a enchaîné une dizaine de pompes sur le sable avant de frotter longuement son corps sous la douche dans un effort vain d’attitude sensuelle. Des sourires moqueurs sont apparus deci-delà. L’apollon a rengainé piteusement ses muscles et entamé le retour vers sa serviette au pas de course, sans un coup d’oeil vers les spectateurs pour lesquels il avait pourtant tenté le show. Sous la douche, il a été remplacé par un maillot de bain vert gigantesque, presque une toile de tente, qui enveloppait un homme d’un certain âge au ventre rebondi. Lui aussi, il a pris sa douche, longtemps, le jet coulant aléatoirement au dessus de lui en fonction de la direction du vent dont il n’avait que faire. Cela a semblé une éternité. Que cherchait-il, le bien-être ou le sentiment d’exister sous les regard des autres ? J’ai bien senti que ma beauté commençait à avoir froid dans la mer et qu’elle aussi aurait aimé se rincer du sel. Nous avons tous les deux attendus que le maillot de bain vert parte enfin pour profiter de l’eau douce. Je suis réapparu dans toute ma couleur aux yeux de tous.  Elle n’a pas traîné sous le pommeau, elle n’avait pas besoin de se faire voir pour être vue, elle. Elle a séché quelques instants au soleil, moi aussi. Je ne risquais plus d’humidifier sa robe alors elle s’est rhabillée avant de reprendre le bus et le chemin de sa maison. C’était la fin de l’après-midi, il n’y avait plus de maillot de bain rose sur la plage.

2 Responses

  1. Jerome Rousselot

    Tu me fais toujours autant rire, surtout que j’ai d’autres maillots et courbes en tête !

    • Expatographies

      Merci Jérôme ! Il y a effectivement beaucoup d’autres maillots, parfois moins seyants (pour être gentil) . La plage c’est toujours un sacré spectacle !

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